L’islamisme, deux caractéristiques : « l’imbrication du religieux et du politique et les privilèges accordés aux hommes, au détriment des femmes»



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Propos recueillis par Alan LE BLOA.

1-A quoi mesurez-vous l’emprise et et puissance de l’islamisme ?

L’islamisme n’a jamais été aussi fort. Les bouleversements géopolitiques lui offrent un terreau favorable. Il dispose également de nombreux alliés. On mesure sa force et sa présence dans une société par sa capacité d’imposer le voile qui s’exprime toujours dans l’espace public. Dans mon ouvrage je parle de « voilomètre.  Dès les années 1930, en Égypte, les Frères musulmans ont compris qu’une femme leur était bien plus utile pour leur cause quand elle est voilée dans l’espace public qu’enfermée à la maison. C’est la raison pour laquelle ils n’ont pas cherché à les renvoyer à la maison. Aujourd’hui, alors que les Saoudiennes l’enlèvent pour pouvoir faire du sport, en Occident ils veulent l’imposer sur les terrains de sport tout en sachant que ce que portent les sportives lors des compétitions n’a rien à voir avec le voile tel que le discours religieux l’impose aux femmes. C’est pour cela que je dis que le voile dans le sport n’existe pas.

2-Qu’est-ce que l’islamisme ?

C’est un terme qui a été inventé en France au XVIIIe siècle comme équivalent du terme islam dans la langue arabe. Au début des années 1980, les universitaires français lui ont donné un autre sens, celui d’« islam politique » qu’ils ont présenté comme étant un mouvement contemporain distinct de l’islam. Ce concept d’islamisme, tel qu’il est défini en France, n’était pas connu dans l’histoire de l’islam et de la pensée musulmane et il n’a aucun fondement ni historique ni théologique. Les musulmans ne dissocient pas leur religion de la dimension juridique, donc politique, et les mouvements qui veulent prendre le pouvoir au nom de l’islam en usant de la violence ont toujours existé dans l’histoire de l’islam. Voilà pourquoi les musulmans, hormis ceux d’Occident, ne parlent pas d’islam et d’islamisme, mais d’islam et d’islam radical ou fondamentaliste.

3-A quoi correspond-il selon vous ?

La caractéristique première de l’islamisme, ou de l’islam politique, est l’imbrication du spirituel et du politique. Dans mon ouvrage je parle d ’ « islam de la charia » (comme corpus législatif) car c’est elle qui représente cette partie politique de l’islam. La seconde est le privilège accordé aux hommes, au détriment des femmes. Ces deux critères  ne sont pas propres à l’islam des groupes islamistes. Dans les pays où la politique s’exerce au nom de l’islam, l’État et la loi légitiment la discrimination des femmes, au nom de la religion. La différence réside dans le degré de l’application de cette charia. Les talibans pratiquent l’islam, mais dans sa version la plus radicale, c’est-à-dire qu’ils pratiquent à la lettre les recommandations du Coran et ne veulent rien changer dans la manière de faire des premiers musulmans.

4-Quel regard, en tant qu’islamologue, portez-vous sur le voile ?

Rien dans le Coran n’ordonne clairement aux femmes de cacher leur chevelure alors qu’une femme n’est considérée comme voilée que si elle dissimule sa chevelure. Les trois versets traitant d’un certain code vestimentaire pour les femmes ne font aucune mention de la tête ni des cheveux. Il est question plutôt de robe longue et ample, sans d’autres détails, et de dissimulation des « djouyoub », terme souvent traduit par poitrine. Ce sont donc les commentateurs qui ont décidé quelle partie du corps de la femme il fallait couvrir. Il faut faire attention aux traductions du Coran en langue française qui évoquent le terme « voile » alors qu’en arabe le terme « hidjab » n’est pas utilisé par le Coran quand il parle de la manière des femmes de s’habiller.

Les islamistes veulent aujourd’hui présenter le voile comme une marque de l’appartenance de la femme à l’islam, ce qui signifie que, sans lui, elle n’est pas musulmane.  Or, en islam c’est la foi en Dieu et son prophète qui détermine l’islamité de la personne. Porter le voile ne fait pas non plus partie des principes de la pratique de l’islam.

Le voile est imposé aux femmes par les hommes pour qu’il soit le signe de leur infériorité. Derrière toute femme voilée, il y a toujours un homme. Quant à l’idée selon laquelle le voile protège les femmes des agressions sexuelles des hommes, mise en avant par les religieux, elle est démentie par le nombre d’agressions de femmes dans les sociétés musulmanes où elles sont en majorité voilées. 

5-Vous soulevez un problème avec la loi de 2004 interdisant le port du voile à l’école. Lequel ?

Cette loi interdit le voile  au nom de la laïcité qui interdit à l’école tout signe religieux ostensible. De ce fait, elle reconnaît le voile comme étant une pratique religieuse. Ce qu’il n’est pas, car la dissimulation de la chevelure n’est évoquée dans aucun verset coranique, d’une part, et , d’autre part, cela renforce le discours des islamistes et des conservateurs qui, justement, en font une pratique religieuse pour pouvoir l’imposer aux femmes. Je pense qu’il faut l’interdire au nom de l’égalité femmes-hommes, qui est un principe de la laïcité.

6-L’islamisme cible en priorité les femmes, écrivez-vous. Pourquoi ?

Parce que c’est un patriarcat qui ne peut exister sans soumettre les femmes à ses lois. Mais l’islamisme est également un totalitarisme qui cible l’homme. Cependant, pour soumettre l’homme à ses lois qui le privent de sa liberté politique, morale et sociale, l’islamisme cible les femmes afin de consoler les hommes dans leur perte de liberté.  Mais pour soumettre les femmes à ses lois qui les discriminent, l’islamisme a commencé par soumettre la pensée en l’obligeant à se taire.

7-Les musulmanes ne peuvent plus compter sur l’Occident pour défendre leur liberté, estimez-vous. Pourquoi ?

De plus en plus l’Occident ne défend plus ses valeurs d’égalité et de liberté à cause de des bouleversements politiques et géopolitiques et de la montée d’idéologies qui altèrent le sens de ces principes, tels le wokisme et la gauche radicale. Un principe est altéré lorsqu’il ne réalise plus l’objectif pour lequel il a été pensé. Montesquieu, dans L’esprit des lois, a évoqué le phénomène de l’altération des principes et de la corruption des concepts. C’est le cas du voile défendu par des non-musulmans et des néoféministes au nom de l’égalité, alors qu’il est une pratique qui discrimine les femmes, étant donné qu’il est imposé aux femmes et non aux hommes. 

8-Connaître l’islam est la meilleure arme pour combattre l’islamisme, selon vous…

Pour moi, la meilleure lutte contre l’islamisme, c’est-à-dire celle qui est efficace et qui sera pérenne, est celle qui est menée au sein de l’islam. Pour cela, il faut connaître les points importants sur lesquels l’islamisme s’appuie pour s’imposer, leurs erreurs et leurs contradictions comme je l’ai fait dans l’ouvrage. Il n’est donc pas nécessaire d’être un érudit en religion, mais il faut avoir des éléments qui permettent de répondre au discours islamiste et conservateur, comme c’est le cas pour l’argument du Coran et cela est valable pour les musulmans et les non-musulmans. 

9-Vous parlez dans votre ouvrage de la réforme de l’islam

 La réforme dont je parle de mon ouvrage est celle qui est « orientée vers l’avenir ». Elle doit être le résultat d’un travail qui doit se faire au sein de l’islam. Un travail qui doit commencer par reconnaître que les problèmes qui se posent ne se limitent pas à la mauvaise interprétation des textes coraniques. Son objectif est de construire, à partir du même Coran, un nouvel islam, un islam fondé sur des valeurs humaines et séparé de sa partie politique. Ainsi seulement on pourra sortir de l’islamisme. Cela est possible comme je le démontre dans mon ouvrage.

10-Un islam européen, ou de France, que certains imams appellent à construire, vous semble-t-il cohérent ?

Un islam européen qui serait réformé et moderne est une utopie s’il demeure traditionnel et archaïque dans les pays musulmans. Dans mon ouvrage, je ne parle pas de réforme de tel ou tel islam, mais de réforme de l’islam tout court.  Cependant, en France, il faut en finir avec le concept d’islamisme tel qu’il est conçu par les anthropologues et les sociologues, car il met l’islam à l’abri de tout esprit critique. Les imams doivent cesser aussi de dire aux musulmans que les problèmes qui se posent aux musulmans sont dus seulement aux musulmans (problème d’interprétation) et non à l’islam.  Comme je viens de le dire, « la réforme véritable » de l’islam ne pourra se faire que si le travail se fait au sein de l’islam, ce qui nécessite la reconnaissance de l’existence des problèmes. Reconnaissance qui provoquera la volonté de les résoudre.

Paris 24 mars 2025

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